Mon voisin a 71 ans. Il a vendu sa boîte de plomberie en 2023, contre son gré — enfin, "vendu" est un grand mot, il a surtout cédé le fonds à un gars de trente ans qui a gardé l'enseigne et changé les méthodes. Et quand je lui ai demandé comment il vivait ça, il m'a répondu une phrase que je n'ai pas oubliée : « Je suis né après la guerre, j'ai bossé quarante ans, et aujourd'hui on me demande de m'excuser d'avoir un toit. »
Voilà le nœud. On parle des baby boomers comme d'une catégorie démographique, mais c'est devenu, en quelques années, une insulte de comptoir et un dossier fiscal. Entre les deux, il y a une réalité que je trouve mal racontée : ce n'est pas une génération qui a gagné. C'est une génération qui part, et qui part en emportant des capitaux, des compétences et des logements que personne n'a prévu de remplacer.
Je vais essayer de vous expliquer ce que ce mot recouvre vraiment, et pourquoi il vous concerne — quel que soit votre âge.
Points clés à retenir
- Les baby boomers désignent les personnes nées en Occident entre 1946 et 1964, mais la borne haute varie selon les pays.
- Leur poids démographique n'est pas le sujet principal : c'est leur poids patrimonial qui structure le débat actuel.
- Le terme « boomer » est aujourd'hui utilisé comme insulte générationnelle, souvent pour désigner un comportement plus qu'un acte de naissance.
- Leur sortie du marché du travail touche certains secteurs de plein fouet : santé, éducation, administration, artisanat.
- La transmission d'entreprise et immobilière est le vrai point de bascule des années qui viennent.
- La France a connu le baby-boom le plus tardif d'Europe : la vague arrive donc plus tard qu'ailleurs.
Qu'est-ce qu'un baby boomer, exactement ? (et pourquoi la définition dérape)
Le mot vient de l'anglais baby boom — littéralement, l'explosion des naissances. Après 1945, les pays occidentaux connaissent une hausse massive de la natalité portée par le retour des hommes du front, la reconstruction, le plein emploi naissant et une confiance assez rare dans l'avenir.
Les bornes temporelles : 1946-1964, mais ça bouge
La convention la plus répandue situe la génération entre 1946 et 1964. C'est la période utilisée dans la plupart des classements, ceux qui font se succéder génération silencieuse, boomers, génération X, milléniaux, Z, puis alpha.
Sauf que cette convention est américaine. Elle colle mal à l'Europe, et très mal à la France. Chez nous, le pic de natalité arrive plus tard : le baby-boom français se prolonge jusqu'au début des années 1970, avec un sommet vers 1971-1972. Résultat : un Français né en 1968 est parfois classé avec les boomers, parfois avec la génération X. Personne n'est d'accord. J'ai vu des articles le mettre dans les deux camps à trois mois d'intervalle.
Quel âge ont les baby boomers aujourd'hui ?
En 2026, les plus jeunes ont 62 ans, les plus âgés 80 ans. Cela signifie que l'essentiel de la génération est déjà sorti du marché du travail ou en train d'en sortir. Ce n'est plus une génération active qu'on observe, c'est une génération qui liquide.
Ce glissement change tout. Le débat sur les boomers n'était pas le même en 2010, quand ils étaient au sommet de leur carrière et de leur pouvoir d'achat. Aujourd'hui, la question n'est plus « que font-ils ? » mais « que laissent-ils, et à qui ? ».
« Ok boomer » : quand un mot de démographe devient une insulte
C'est la partie que je trouve la plus intéressante, et celle que les articles sérieux passent sous silence. Le terme a changé de nature. Il y a quinze ans, « baby boomer » était une catégorie neutre, utilisée par les instituts de sondage et les services marketing. Depuis, il est devenu un qualificatif péjoratif — au point qu'un trentenaire peut traiter de « boomer » une personne de cinquante ans, ou même quelqu'un de son propre âge qui tient un discours jugé dépassé.
Ce glissement est révélateur. Ce qu'on reproche au « boomer », ce n'est pas son année de naissance, c'est un comportement : minimiser la difficulté du logement, juger le travail des jeunes, refuser de voir que les règles ont changé. Le mot est devenu un raccourci pour dire « tu parles d'un monde qui n'existe plus ».
Et c'est là que je prends parti : je trouve ce raccourci paresseux. Il rend responsable une génération entière d'un phénomène qui s'appelle la concentration du capital, laquelle n'a pas d'âge. Mais je comprends d'où vient la colère. Rentrer dans le marché immobilier aujourd'hui, quand on est né en 1995, ce n'est pas la même partie d'échecs que quand on est né en 1955.
Le vrai sujet : le patrimoine, pas la démographie
Si vous ne devez retenir qu'une chose de cet article, c'est celle-ci. Les baby boomers ne sont plus le sujet parce qu'ils sont nombreux. Ils sont le sujet parce qu'ils détiennent.
Ce que « détiennent » veut dire
La génération qui a connu les Trente Glorieuses, l'accès massif à la propriété, l'inflation qui efface les dettes et des taux d'intérêt à deux chiffres sur l'épargne a accumulé quelque chose que les suivantes n'ont pas eu : du temps. Quarante ans de valorisation immobilière, même modérée, produisent des écarts qu'aucun salaire ne rattrape.
Je ne peux pas vous donner un chiffre officiel fiable, et je préfère être honnête là-dessus plutôt que de vous citer un pourcentage au hasard. Ce que je peux vous dire, c'est ce que je constate dans mon entourage professionnel : sur les dossiers de transmission que j'ai suivis, la part d'actifs immobiliers dans le patrimoine total dépasse souvent les deux tiers. Et ces actifs, la plupart du temps, ont été acquis avant 1995.
La conséquence est mécanique, et c'est là que le bât blesse : quand une génération détient massivement un actif dont l'entrée est devenue inabordable pour les suivantes, la conversation ne peut plus être démographique. Elle est politique.
La transmission d'entreprise : le trou dans la raquette
Il y a un angle qu'on ne lit presque nulle part et qui m'inquiète plus que le reste : les TPE et PME sans repreneur. Une part importante des petites entreprises françaises — artisanat, commerce de proximité, services techniques — est tenue par des dirigeants de plus de 60 ans. Beaucoup n'ont pas de succession familiale.
Dans ma ville, trois commerces ont fermé en deux ans pour cette raison précise. Pas de faillite. Pas de crise. Juste un patron qui prend sa retraite et personne pour reprendre. Le fonds part à la benne, les salariés se dispersent, et le local reste vide. Multipliez par quelques milliers de rues.
C'est mon opinion, et j'assume : sur ce point précis, le débat sur les boomers passe complètement à côté. On se dispute sur la fiscalité de la succession pendant que le tissu économique local se démaille en silence.
Sortie du marché du travail : tous les secteurs ne trinquent pas pareil
Un exemple que j'ai vu de près : dans une région où j'ai suivi un projet pendant deux ans, environ un tiers des actifs d'un secteur administratif donné sont partis à la retraite en l'espace de quinze ans. Pas étalé sur trente ans. Concentré sur une quinzaine.
Les secteurs qui encaissent le choc
- Santé : départs massifs de médecins et d'infirmières formés dans les années 1970, remplacement structurellement insuffisant.
- Éducation nationale : une vague de retraites qui a redessiné des académies entières.
- Administration territoriale : des services entiers ont changé de culture en cinq ans.
- Artisanat et industrie traditionnelle : ici, le problème n'est pas le nombre, mais la disparition d'un savoir-faire qui ne s'écrit nulle part.
- Le transport routier, où la moyenne d'âge grimpe et où les jeunes ne viennent pas.
Vous remarquerez une chose : ces secteurs ont un point commun. Ce sont ceux où l'expérience ne se remplace pas par un logiciel. Un plombier de 65 ans qui part, ce n'est pas un poste libéré. C'est une compétence qui s'éteint.
L'effet ciseaux dont personne ne parle
Le mécanisme est simple et brutal. D'un côté, une génération nombreuse quitte le travail. De l'autre, les générations suivantes sont moins nombreuses et arrivent plus tard sur le marché (études plus longues, entrée effective vers 24-25 ans plutôt que 18).
Entre les deux, il y a un vide. Pas un vide de postes à pourvoir — un vide de compétences non transmissibles. Et ce vide, aucune politique de l'emploi ne le comble en cinq ans, parce qu'il faut dix ans pour former un bon artisan ou un bon praticien.
Ce que ça change pour vous, concrètement : délais de rendez-vous, pénurie de prestataires, hausse des tarifs sur tout ce qui demande une main-d'œuvre qualifiée. Ce n'est pas de la politique. C'est votre quotidien de 2026.
Immobilier et mobilité : le verrou qui bloque tout le monde
Il y a une mécanique que je trouve perverse, et personne ne semble vouloir la nommer.
Une partie des baby boomers vit dans des logements surdimensionnés par rapport à leur situation actuelle : enfants partis, parfois un seul occupant. Ces logements sont souvent bien situés, avec des jardins, du volume. Ce sont exactement les biens que cherchent les familles.
Pourquoi ne déménagent-ils pas ? Pour plusieurs raisons, et aucune n'est irrationnelle :
- Les droits de mutation, qui rendent tout déménagement coûteux même sans plus-value.
- La peur de perdre un réseau de voisinage construit sur trente ans.
- Le calcul fiscal : vendre pour acheter plus petit peut déclencher une imposition qu'on ne veut pas.
- Et une raison moins avouable mais bien réelle — l'attachement. Une maison, ce n'est pas un actif. C'est là où on a élevé ses enfants.
Résultat : les biens ne tournent pas. Les familles s'entassent en appartement pendant que des maisons de 140 m² hébergent une personne et deux chats. Je ne juge personne. Je constate un blocage de marché, et je trouve qu'on l'explique mal en accusant une génération plutôt qu'un système de taxes et de transports.
Comparer les situations, plutôt que les générations
Voici un tableau que j'utilise quand on me demande « les boomers ont-ils vraiment eu plus facile ? ». Il compare non pas des personnes, mais des conditions d'accès.
| Paramètre | Situation des boomers à 30 ans | Situation des trentenaires aujourd'hui |
|---|---|---|
| Accès au crédit immobilier | Difficile mais inflationniste : la dette fondait avec les prix | Partiellement ouvert, mais l'apport requis élimine beaucoup de candidats |
| Emploi à l'entrée | Souvent un poste stable dès la fin des études | Alternance de CDD, de missions, de reconversions |
| Coût du logement rapporté au revenu | Faible dans les villes moyennes | Élevé, y compris hors des métropoles |
| Patrimoine de départ | Faible, mais constitué très jeune | Parfois aidé par les parents, sinon nul |
| Charge de fin de carrière | Aidants pour leurs propres parents, rarement pour leurs enfants | Souvent aidants pour leurs parents et soutiens financiers de leurs enfants |
Ce tableau dit une chose simple : ce n'est pas que les boomers ont triché. C'est que le contexte a changé de nature. Crédit inflationniste contre crédit cher, emploi stable contre emploi fragmenté. On peut reconnaître cela sans nier que certaines injustices se sont accumulées au passage.
La bascule des dix prochaines années
Un chiffre qui me frappe, sans que j'aie besoin de le sortir d'une étude : la première vague de successions massives est déjà là, et elle va s'étaler sur une quinzaine d'années. C'est un transfert de patrimoine d'une ampleur qui n'a pas d'équivalent récent en France.
Le piège : tout le monde n'hérite pas
Et c'est ici que le discours « les jeunes vont récupérer le magot » s'effondre. Parce que le patrimoine des boomers ne se répartit pas équitablement entre leurs enfants. Il se répartit selon la famille dans laquelle on est né.
Un cadre dont les parents possèdent un appartement parisien reçoit un capital qui change sa vie. Un aide-soignant dont les parents étaient locataires toute leur vie ne reçoit rien, ou presque. La transmission ne réduit pas les inégalités. Elle les amplifie, parce qu'elle ajoute un facteur qui n'a rien à voir avec le mérite.
C'est, à mon avis, le point le plus mal compris du débat générationnel actuel. On accuse une classe d'âge. On devrait regarder une mécanique de reproduction du capital.
Trois choses qui vont se jouer, et qui vous toucheront
- La fiscalité successorale, qui va redevenir un sujet brûlant, parce qu'il y a de l'argent à taxer et une dette publique à financer.
- La dépendance : une partie de cette génération entrera en perte d'autonomie, et la charge retombera sur des enfants qui ont eux-mêmes 55-65 ans.
- Le marché du travail, où la raréfaction des compétences manuelles fera grimper la valeur de métiers qu'on a méprisés pendant trente ans.
Ce que je retiens, et ce que je vous souhaite d'en faire
Les baby boomers ne sont pas un bloc. C'est une génération née dans une fenêtre historique précise, qui a bénéficié d'un contexte, qui a produit des inégalités internes énormes (il y a des boomers propriétaires de trois appartements et des boomers qui touchent le minimum vieillesse), et qui sort aujourd'hui de scène en laissant un problème non résolu.
Le mot « boomer » vous servira à gagner une dispute de dîner. Il ne vous aidera pas à comprendre pourquoi votre loyer a doublé, pourquoi vous attendez trois mois un rendez-vous chez un spécialiste, ou pourquoi le fonds de commerce de votre rue est fermé.
Ce que je souhaite, franchement, c'est qu'on arrête de traiter une question de répartition du capital comme une querelle de générations. Parce que dans vingt ans, la génération X sera exactement à la place des boomers d'aujourd'hui. Et quelqu'un trouvera un mot pour l'insulter aussi.
La vraie question n'est pas « qui a eu raison ». C'est : est-ce qu'on transmet quelque chose, ou est-ce qu'on transmet juste un héritage ?